TÉMOIGNAGE

Antoine Staumont, Chirurgien-dentiste, 38 ans, en burn-out

 

 

Quel a été le point de départ de vos difficultés ? Comment se sont-elles manifestées ?

 

Après l’arrivée de notre troisième enfant, début 2012, ma femme a arrêté son activité au cabinet. Ma charge de travail a du coup augmenté. Et comme le cabinet fonctionnait bien, elle s’est encore amplifiée avec l’arrivée de nouveaux patients. Progressivement et sans m’en rendre compte, mon comportement, au travail et dans la vie, a changé. J’étais animé par le désir d’en faire toujours plus pour mes patients, la recherche de leur satisfaction totale. Le cabinet prenait le dessus sur tout, et notamment sur ma vie de famille. Cet acharnement a fini par retentir sur la qualité de mon travail et sur mon état physique et mental. J’étais irritable, épuisé dès le lever et je souffrais de troubles de la mémoire de plus en plus importants. Jusqu'au jour où, en mars 2014, j’ai pris l’autoroute, me suis arrêté sur une aire de repos et ai avalé des dizaines d’anxiolytiques. C’est grâce à ma femme et à mon portable, par géolocalisation, que le Smur m’a retrouvé quelques heures après. Je me suis réveillé, complètement drogué, dans la chambre d’un hôpital psychiatrique. J’en suis sorti au bout de quelques jours contre l’acceptation d’un suivi psychiatrique strict.

 

 

Comment s’est organisée votre prise en charge ? A-t-elle été efficace ?

 

J’ai été mis sous antidépresseur – après un diagnostic de simple dépression - et j’ai repris le travail au bout d’un mois. Tous les quinze jours, je me rendais chez le psychiatre pour le suivi, loin de chez moi pour éviter toute rencontre de patients ou confrères. A chaque visite, je disais que tout allait bien. Or, mes obsessions concernant mon travail étaient toujours là, elles s’accentuaient même. J’étais très angoissé, j’avais peur de commettre des erreurs médicales. J’avais également des crises de violence envers moi-même. Le soir, pour oublier ces journées infernales et supporter mes angoisses, je prenais une bonne dose d’anxiolytiques avec de l’alcool. En parallèle, ma santé physique se détériorait : je souffrais d’hypertension artérielle sévère, de dyslipidémie et faisais régulièrement des malaises. Un matin de mars 2015, vidé, épuisé, sans force, je n’ai pas pu me lever. J’ai été conduit en urgence auprès de mon psychiatre qui a diagnostiqué un syndrome d’épuisement professionnel. Il m’a alors donné le choix entre arrêter mon activité ou être hospitalisé. J’ai choisi de me mettre en arrêt.

 

 

Quelle est votre situation aujourd’hui ? Quelles sont vos attentes ?

 

Cela fait un an que j’ai arrêté toute activité. Je subis le contre coup des difficultés vécues ces dernières années : je n’ai plus confiance en moi, je culpabilise énormément, j’évite de sortir de peur de rencontrer des patients, je me sens vulnérable. J’ai développé également une phobie pour ma profession et il m’a fallu plusieurs mois avant de remettre les pieds dans mon cabinet.

Ce qu’il me manque aujourd’hui ? Une prise en charge plus efficace en matière de soins mais aussi des conseils, des orientations pour m’aider à sortir de mes difficultés professionnelles et financières. Je suis en effet dans une situation plus que délicate : mon cabinet est fermé depuis fin décembre 2015, je suis sans ressource et sans aide de ma caisse de prévoyance privée. Je souhaiterais pouvoir me reconvertir professionnellement mais je ne sais à qui m’adresser. De plus, difficile de sauter le pas lorsque la force et la confiance vous font défaut. Je me sens trop isolé et vulnérable pour affronter tout cela et repartir sur le bon pied.

 

 

Quels seraient, à votre avis, les dispositifs à mettre en place pour véritablement aider les professionnels qui sont, comme vous, en souffrance ?

 

Tout d’abord, la création d’une structure d’appel pour l’écoute et le soutien psychologique est indispensable. Si l’écoute est absolument nécessaire, elle doit déboucher aussi sur une orientation vers la personne la plus adaptée, que ce soit pour des soins ou des conseils, juridiques, financiers, professionnels, pour la reconversion par exemple. La mise en place de structures de soins dédiées s’impose également pour éviter les hospitalisations en hôpital psychiatrique sans prise en compte de notre situation.

Il faut, d’autre part, trouver les moyens de dépister et repérer de manière précoce les personnes en difficulté. Pourquoi ne pas mettre en place une médecine du travail pour les professions libérales ? L’ensemble des professionnels devraient en outre être sensibilités et informés sur le syndrome d’épuisement professionnel, pour savoir en reconnaître les signes évidents chez les autres confrères. La création d’une association d’anciens malades permettrait d’apporter à tous informations, explications, témoignages. Elle pourrait aussi permettre, via la mise en commun des diverses expériences, de définir un suivi avec accompagnement, sous la forme d’un compagnonnage par exemple.

 

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